Mon temps libre était – et je n’ai pas encore ravalé toute ma honte à ce propos – happé depuis ce funeste soir où je me suis dit, devant Netflix, « oh tiens, ils ont remis tous les épisodes d’Urgences ». Trois cent trente épisodes plus tard, alors que j’ai principalement retenu qu’il pleuvait fréquemment à Chicago et qu’il fallait toujours avoir du sérum physiologique prêt à l’emploi, je réalise que j’ai passé 248 heures devant une série de qualité moyenne. Une lose du quotidien qui s’est étendue sur 3 bons mois. Moralité : vive les mini-séries.
Moralité bis, « c’est très bien, car ainsi tu es modélisante » m’expliquait avec aménité mon amie Judith. Apparemment, c’est ce qu’il y a de mieux quand tu es formateur : tu incarnes profondément ce que tu portes comme conviction. Voilà, mon silence du mois dernier devrait vous réjouir : vous avez bénéficié du modèle en action.
Et d’ailleurs, si je peux me permettre une petite embardée afin de caresser rapidement la situation actuelle – je veux parler de ces températures glaçantes pour tout espoir en l’avenir – je le dis et le redis : la lose est une partie de la solution. Si elle est tout ce qui n’est pas productif, pas financièrement valable, pas rapide, si elle est le temps mort, le temps vide, le temps qui ne sert à rien ni à personne, j’en redemande et je vous le recommande chaleureusement. Ou tout autre adverbe moins polémique, mais tout aussi sincère.
Un mot sur l’image : je ne lose pas QUE devant des séries interminables. Je lose AUSSI quand il faut faire un chignon pour le spectacle de danse. C’est la polyvalose.
Ça a dû faire mal.
En 1995, Jacques passait l’agrégation d’EPS. Pour les mauvais esprits que j’entends s’étonner d’ici, sachez qu’il y a une agrégation en EPS, oui, et que c’est drôlement balèze comme programme. Celles et ceux qui en sortent victorieux sont les Mens sana in corpore sano de la place. Six heures pour préparer et donner « La Leçon », plus une dissertation interminable sur un sujet relevant de la didactique, plus une autre sur l’histoire de la discipline, avec des petites briques scientifiques à intégrer là-dedans et puis des épreuves sportives dont l’une avec un oral, bien entendu. Ça ne se passe pas en touriste, en somme. Ce point étant établi, revenons à Jacques. À cette époque, il enseigne depuis plusieurs années déjà, muni de son CAPES. Ses collègues de la salle des profs savent qu’ils passent l’épreuve, c’est donc avec euphorie que l’une d’entre eux lui annonce un matin qu’elle a vu son nom en se connectant sur le Minitel. Il l’a, il l’a ! Gai comme un pinson, Jacques l’annonce en salle des profs, cale un apéro pour payer son coup trois jours plus tard et file commander un punch à sa pote, la dame chargée de l’entretien. La fête festoie, le punch est bu. Ce vendredi soir, le visage de Jacques est l’image de la félicité.
De retour au collège, le lundi suivant, il se rend à l’administration pour voir comment entamer les démarches – de sombres histoires d’échelons et de points et de documents à tamponner trois fois dont nous avons le secret dans la France des photocopies. Mais là, on lui annonce que non, ahem, désolé mais il n’est pas sur la liste des admis, regardez, vérifiez par vous-même sur l’écran.
Stupeur. Tremblement. La collègue avait lu la mauvaise liste, celle des admissibles.
J’imagine Jacques, retournant dire à chacune et à chacun que en fait, eheh, en fait… non. Pour bien le connaître, je sais qu’il est de nature sereine, calme et optimiste – sans doute l’effet Mens sana in corpore sano - mais il m’a tout de même dit que ça avait été dur à avaler, ce coup-là.
J’imagine la collègue de la bévue, qui a dû vouloir disparaître sous terre.
Mais au moins, ils avaient bu le punch.
Ça a dû faire mal, bis.
Je croise V. à une soirée lose. Je veux dire, une soirée dont le thème est volontairement le partage de récits de lose – le moment était, quant à lui, fort réussi. J’ouvre le bal – je suis invitée d’honneur – et d’autres se succèdent ensuite à la tribune pour partager leurs grands et petits échecs. Je savoure. La soirée avance et j’entame la conversation avec V.. Elle n’est pas venue parler en public, alors je lui demande si elle a tout de même une lose à partager. Elle a 20 ans de moins que moi, un super job dans une superbe agence de la place parisienne, elle est posée, souriante, intéressante, calme, élégante, bref, on se demande bien où peut se loger la lose. Surprise : elle s’est installée tranquillement à l’endroit de l’insouciante confiance en soi – dont elle se méfie depuis, et on comprend pouquoi.
Quelques années plus tôt, alors qu’elle terminait ses études, V. est invitée à prendre la parole lors d’un TED-X à Saclay. Excusez du peu. Une vague histoire de mémoire de fin d’études qui colle avec la thématique et de recommandation de directeur de recherche, bref, les réseaux ont leurs canaux que la raison ignore. Elle a bossé, elle connaît son sujet sur le bout des doigts, elle est prête. Sauf que. COVID, confinement, décalage : le TED-X a finalement lieu des mois plus tard. Là, prise dans le tourbillon de la vie, elle reprend ses notes à la va-vite, se sentant rapidement tout aussi prête qu’au premier jour. Elle se convainc de cela. Elle en demeure convaincue lorsqu’elle croise, dans les coulisses avant de monter sur scène, Cédric Villani, qui lui aussi parle ce jour-là et lui dit « oh non, je n’ai pas spécialement préparé, ça va aller je connais bien le sujet ». Ce qui – et moi, cela me laisse encore baba quand j’y repense – la RASSURE.
Son tour arrive. Elle monte sur scène. Elle démarre. Les 2 premières minutes se passent bien. Au bout de 3, elle commence à sentir une petite faiblesse dans son rythme, dans son propos, bref, dans sa présentation. Qui ne fera que lentement (mais sûrement) décliner, tandis qu’elle entend les gens se demander à voix haute pourquoi elle est là, qu’est-ce que c’est que cette blague.
Non seulement, l’humiliation est plus que cuisante – je lui tire mon chapeau d’être restée jusqu’au bout. Mais, époque oblige, cette lose est filmée, et elle sera en ligne jusqu’à nouvel ordre. Malgré ses demandes d’effacer le passage.
Villani, lui, s’en est très bien tiré.
Vous voici arrivés au terme de la récolte de juin. N’hésitez pas à parcourir celles du reste de l’année en relisant les précédents numéros. Vous pouvez aussi diffuser la lose autour de vous, comme un grand seigneur. Et vous pouvez m’écrire, je recueille les confidences avec gourmandise.
Bienvenue aux nouvelles et nouveaux, merci aux fidèles ! Camille.
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